Les rubans de signalisation ont été enlevés. Plus une trace du meurtre n’est visible. Douze heures après la fusillade mortelle, la vie a repris sur la place Ginette-Neveu, au cœur des Aubiers à Bordeaux. Ce vendredi 26 décembre au matin, des silhouettes encapuchonnées tiennent de nouveau le pied des tours et jettent des regards suspicieux aux inconnus. Quelques passants tirent leurs cabas en direction du tram, lestés d’une peur de plus en plus pesante. « Je veux partir d’ici le plus vite possible. Je ne reste pas là », clame Nathalie.
La retraitée n’a pas osé ouvrir son volet, le jeudi 25 décembre vers 22h30, lorsque le passager d’une Mégane a ouvert un feu nourri en direction d’un homme présent sur la place. « Je me doutais bien que c’étaient des coups de feu. Quoi d’autre ? Il y a tout le temps des problèmes ici. » L’hypothèse d’un règlement de comptes sur fond de narcotrafic tient la corde. Pour Nathalie, désabusée et en colère, c’est une certitude. « Ils cachent leurs produits dans les parterres, explique-t-elle en désignant un buisson racorni. Que se passera-t-il si un enfant confond ces trucs avec des bonbons ? »
« Comme des pétards »
Sur la place, les petites mains du trafic ont improvisé des sièges en contreplaqué. Un bidon rouillé déborde de bûches encore fumantes, signe de longues nuits d’attente dans le froid. Quelques instants plus tard, c’est là même où Lionel a trouvé la mort le 2 janvier 2021, devant la plaque commémorant la mémoire de l’adolescent victime collatérale de tensions entre bandes rivales, qu’un groupe de jeunes entièrement vêtus de noir, mime, hilare, des tirs d’arme à feu.
« Tout se passe ici, lance Ousmane. Les plus gros dealers sont là. Les problèmes aussi. » Il s’éclipse sans s’étendre. Georges a perdu le compte des fusillades. « Trois ou quatre depuis mon arrivée, il y a deux ans. Un gars s’est fait planter aussi. Et les jeunes se mettent régulièrement sur la figure. » Son appartement donne sur la place. Il était déjà couché lorsque les claquements du fusil ont retenti. « Comme des pétards. » Des insultes et des hurlements ont précédé l’arrivée des sirènes.
« Quand y aura-t-il une prise de conscience que ce territoire est en état d’urgence absolue et que les premières victimes sont ses habitants ? »
Lui aussi, observe quotidiennement le ballet « des jeunes ». « On se doute bien de ce qu’ils font. Mais si l’on n’y regarde pas de trop près, ça se passe bien. Ils me tiennent même la porte quand j’arrive avec les courses. » Le volubile retraité baisse d’un ton à l’approche des passants. Parfois, il se contente de sourire jusqu’à ce que les oreilles indiscrètes soient hors de portée. « Faut bien », souffle-t-il.
« Tout ça ravive trop de mauvais souvenirs », déplore un homme venu rendre visite à sœur, effondrée. Elle a perdu son fils le 3 mai 2024, décédé des suites d’un coup de couteau reçu en pleine poitrine, ayant transpercé cœur et poumon. « C’est d’autant plus dur, souffle l’homme, qu’elle n’arrive pas à quitter le quartier ».
Cet autre habitant installé dans le quartier depuis cinquante ans aimerait lui aussi quitter ces tours. « Mais quand vous êtes aux Aubiers depuis si longtemps, vous êtes condamnés à y rester. » « Et à voir le quartier continuer à pourrir », lâche, amer, un trentenaire avant de s’engouffrer dans la Grande Boucherie.
Quartier « à l’abandon »
Georges regarde avec envie l’écoquartier Ginko, de l’autre côté de l’avenue. Ses immeubles modernes tranchent avec les barres HLM des Aubiers. « C’est super bien achalandé. Ils ont Auchan-Lac, plein d’autres commerces. Nous, on n’aura jamais ça ici. À cause du trafic. » Il a déjà entamé des démarches pour déménager. Pour l’heure, ses courriers à Aquitanis, son bailleur social, restent lettre morte. « Mais à la première opportunité, je pars sans hésiter. »
Christian l’a déjà saisie. Cet enfant des Aubiers porte un regard dur sur le devenir de son quartier. « Je n’y connais plus grand monde, explique le trentenaire. Tous les gens bien qui avaient les moyens de partir l’ont fait. » Pour sa part, c’est sans regret.
Car une observatrice avisée du quartier dresse un constat sévère : « Les Aubiers sont complètement à l’abandon », alors même que s’y déroule depuis plusieurs mois une opération de renouvellement urbain, n’ayant toutefois pas empêché les départs successifs des services. Sinon « comment y expliquer la multiplication des phénomènes de violences dans un périmètre si restreint ? »
Une question taraude l’esprit de cette professionnelle de l’action sociale : « Quand y aura-t-il une prise de conscience que ce territoire est en état d’urgence absolue et que les premières victimes sont ses habitants ? » Et ce ne sont selon elle « pas les mesurettes autour du sport qui changeront des destinées ». Où l’avenir des Aubiers doit dépendre de sa population. Au premier rang desquels « ses jeunes, qui ont des qualités, des compétences comme d’autres personnes ressources, mais qu’on n’écoute pas assez, par peur de l’entre-soi ».
Une fusillade a éclaté ce jeudi 25 décembre dans le quartier des Aubiers, à Bordeaux. Un homme de 19 ans a été tué, deux suspects ont été interpellés à Bruges
* Tous les prénoms ont été modifiés.
